Une réponse à Martin Mongin
- mar 27.02.07 à 09:20 - Philosophie - #151 - rss
En décembre 2006, Esprit publiait une diatribe, signée d'un certain Martin Mongin, contre la philosophie analytique en général et certains philosophes de l'Institut Jean Nicod en particulier. (MAJ 4/3/07: la diatribe est disponible en ligne ici.) Julien et moi avions décidé d'écrire une réponse pour l'envoyer à Esprit, mais nous ne l'avons pas fait pour deux raisons: d'abord parce que la polémique démarrait à un niveau à peu près impossible à relever; ensuite parce que des philosophes nommément attaqués dans le papier avaient choisi de se défendre en leur nom propre, et que nous ne voulions pas confondre leur combat (de chercheurs reconnus défendant leur légitimité) avec le nôtre (de jeunes philosophes essayant de poser la question de l'avenir de la discipline). Mais dans tout ça, j'avais tout de même écrit (avec Julien, qui a fait les 4 premiers paragraphes) une demi-douzaine de pages; les voici.
Olivier
La difficile liberté des chercheurs en philosophie
"Peuples! Ecoutez le Poète.
Ecoutez le Rêveur Sacré!
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé!"
Victor Hugo, Les Rayons et les Ombres
Dans Esprit de décembre dernier, un article vigoureux reproche à la plupart des philosophes analytiques de travailler avec et pour des gens que les philosophes ont le droit de fréquenter, mais dont ils ne devraient jamais dépendre: les ingénieurs, les industriels et les militaires. Il leur reproche également de ne pas remplir la fonction habituelle des philosophes, qui consiste selon l'auteur à être la voix des grandes questions vitales qui intéressent l'Humanité toute entière, pas seulement quelques professionels. En dépit d'accusations ahurissantes, qui ne doivent de passer pour crédibles qu'à l'extrême ignorance où le public français se trouve à l'endroit de la philosophie analytique, ce brûlot soulève des questions très pertinentes concernant la réputation et le financement de la recherche philosophique moderne, et au delà, la place de la pensée abstraite dans notre pays, aujourd'hui qu'est révolu le règne des grands intellectuels publics.
Rappelons d’abord que la philosophie contemporaine est profondément divisée en deux traditions qui s’ignorent largement, la philosophie continentale et la philosophie analytique. Heidegger, Foucault, Deleuze ou Derrida, et au-delà Nietzsche ou Hegel, appartiennent à la première. La seconde est celle de philosophes comme Davidson, Lewis, Kripke, ou Searle, et au-delà Hume, Reid, Frege et Russell. Si cette dernière et ses auteurs sont méconnus en France, c’est parce que la tradition continentale y domine largement, surtout hors des cercles universitaires, dans le secondaire, l’édition ou les médias. Les quelques auteurs analytiques connus, comme John Rawls, sont d’ailleurs rarement présentés comme analytiques. Cette cécité est telle qu’une grande partie du public cultivé français ne saurait imaginer que, dans une bonne partie des départements de philosophie du monde, Kripke soit un nom plus familier que Deleuze. Ce qui est pourtant le cas.
Mais venons-en aux thèses de l’article mentionné. Il dit que le courant analytique est scindé en deux: les anti-théoriques, traditionnels, et les théoriques, dissidents
. Ces derniers veulent faire de la philosophie une science, et sont donc scientistes
. Les scientistes s’immiscent progressivement dans les départements de philosophie
et rencontrent un succès grandissant
dans la recherche universitaire
. Et ils interviennent de plus en plus dans les médias, où on les présente comme de simples... philosophes
. Or cela est grave
. Pourquoi? Parce que, d’une part, les scientistes ont pour projet de tirer un trait définitif sur toute philosophie davantage tournée vers l’âme humaine, le monde vécu, les contextes sociopolitiques et plus généralement la vie
. Et parce que, d’autre part, leur travail se fait généralement au seul bénéfice du complexe techno-industriel
. A savoir, leurs recherches sont orientées, à travers financements et partenariats, en vue de créer des programmes informatiques et des machines intelligentes
, des drones, des robots, et des automates
. Et enfin parce que, en faisant cette philosophie pour ingénieurs
ils font donc de la philosophie pour les grandes entreprises
, et flirtent aveuglément avec l’idéologie capitaliste
. Face à cette situation, que faire? D’abord, sensibiliser le public et les médias quant à l’existence de ces philosophes qui biaisent le débat public
, et ensuite leur retirer l’appelation même de "philosophe"
– et , supposons-nous, leurs postes dans les département de philosophie.
Le lecteur aura remarqué qu’il s’agit d’une théorie du complot en bonne et due forme. L’ idéologie capitaliste
oeuvre secrètement, à travers ses disciples (chefs d’entreprise et ingénieurs), à son dessein de technicisation. Aveuglés ou corrompus, les scientistes de la philosophie s’en font l’instrument, expulsant de l’université les philosophes hostiles à l’Idéologie, et biaisant
les idées du public à son insu. (Il faut dire ici à quel point cet article est insultant pour les ingénieurs, chercheurs en informatique ou en intelligence artificielle, qui sont implicitement considérés, au mieux, comme les idiots utiles de l’idéologie capitaliste
, au pire, comme ses exécutants cyniques.).
1. Mais qui sont les nouveaux philosophes analytiques?
Comme beaucoup de théories du complot, celle-ci ne fonctionne que dans la mesure où ses cibles ne sont pas précisément désignées. L'auteur écrit bien souvent comme s'il défendait la philosophie continentale contre la philosophie analytique; mais pour échapper au ridicule qu'il y aurait à accuser toute la philosophie analytique (c'est-à-dire presque toute la philosophie universitaire dans le monde) de n'être pas de la philosophie, l'auteur choisit de restreindre son attaque à un des courants de la philosophie analytique, ce qu'il nomme sa tendance scientiste
. L'auteur a beau traiter le courant scientiste
comme une hérésie minoritaire (ce qu'il n'est pas, et de loin), il admet lui-même qu'il regroupe presque tous les grands noms de la philosophie analytique post-wittgensteinienne: R. Chisholm, D. Davidson, D. Armstrong, H. Putnam, S. Kripke, J. Searle
, et leurs disciples. Si c'est une dissidence
, le scientisme
en philosophie est une dissidence majoritaire.
On s'attend à ce que l'auteur nous explique ce qui ne va pas dans la façon dont ces grands noms pratiquent la philosophie; mais ce n'est pas ce qu'il fait. Les grands noms disparaissent de l'article aussi rapidement qu'ils étaient apparus, et à leur place, M. Mongin s'attaque à MM. Frédéric Nef, Barry Smith et Kevin Mulligan, trois auteurs qui ne sont ni aussi connus, ni aussi représentatifs de la philosophie analytique. Tous trois sont des métaphysiciens connus pour leur contribution à l'ontologie formelle, une discipline qui ne forme qu'une petite partie de la philosophie analytique. C'est comme si l'on prétendait démolir toute la philosophie française en attaquant quelques pages métaphysiques de Félix Ravaisson ou Gabriel Marcel. On aurait beau jeu de montrer ainsi que tous les philosophes français pratiquaient une philosophie formelle coupée du monde.
Du courant analytique, M. Mongin ne retient donc que quelques auteurs qu'il croit propres à servir ses objectifs polémiques. La distinction qu'il fait entre les "bons" philosophes analytiques (critiques, anti-théoriques) et les "mauvais" (scientistes
) n'est pas complètement dénuée de fondement historique; encore faudrait-il la respecter: Bertrand Russell, présenté à la page 189 comme le chef des bons philosophes critiques, est cité à la page 190 comme professant le point de vue des méchants scientistes. Toute cette confusion fait qu'à la fin de l'article, on en est encore à se demander: "qui sont les nouveaux philosophes analytiques?": trois personnes, ou bien la majorité de la philosophie mondiale?
2. Le Complot
Ayant délimité la cible de ses attaques de façon assez personnelle pour avoir l'air de viser des gens, mais trop vague pour risquer d'être réfuté, l'auteur entreprend de dévoiler les ressorts du complot. Le vague de l'accusation fait qu'on est bien en peine, et qu'on n'essaiera pas, de contrer précisément les critiques, elles aussi extrêmement vague, de l'auteur. Bien souvent celles-ci se résument à mettre dans le même paquet des activités qui présentent quelques rapports ténus, comme l'ontologie formelle et l'intelligence artificielle, d'éxagérer leurs points communs et d'en faire les émanations d'entités tentaculaires dont on comprend à demi-mot qu'elles sont malfaisantes: le complexe militaro-industriel
, le monde de l'économie
, le complexe techno-industriel
, les constructeurs de robots
, et (horresco referens) le monde de l'informatique
. M. Mongin laisse entendre que ces hydres sont autant de conjurées d'un vaste complot techno-libéral voué à anéantir la pensée. Vue la tournure d'esprit de l'auteur, tout ce que nous pourrons dire contre son idée ne pourra que l'entretenir dans la conviction que nous faisons partie du complot.
3. Le modèle du Philosophe-Phare
Par-delà ses exagérations et ses facilités, l'article de M. Mongin a le mérite de mettre en évidence des problèmes importants de la recherche en philosophie contemporaine, qui tiennent à ses rapports avec le monde non académique. M. Mongin reproche en gros à ses cibles de ne pas se conformer à ce que nous appellerions volontiers le "modèle du Philosophe-Phare", qui est un ensemble de règles implicites concernant ce que doit être un philosophe. Ce modèle a les faveurs de bien des philosophes continentaux, mais pas de tous. Il tient tout entier dans la formule de Sartre: un intellectuel est quelqu'un qui, ayant acquis une certaine notoriété dans les domaines de l'esprit, en profite pour se prononcer sur des choses qui ne le regardent pas
On peut le résumer en trois points:
Un philosophe doit s'adresser à tout le monde, jamais seulement à ses collègues. M. Mongin reproche aux philosophes analytiques de ne s'adresser qu'à leurs collègues, ou à des gens qui s'intéressent aux mêmes problèmes spécialisés qu'eux. Les philosophes analytiques, note l'auteur, travaillent en étroite collaboration avec des chercheurs en sciences cognitives, des neuroscientifiques, des linguistes
(si on voulait rendre justice à la philosophie analytique, il faudrait y ajouter les psychologues, les juristes, et bien d'autres). Mais ils ne s'adressent à ces personnes que dans la mesure où cela leur permet de fabriquer des robots, leur but ultime: c'est uniquement aux machines et aux robots que les NPA s'adressent, jamais aux êtres humains, à moins qu'ils ne soient eux-mêmes philosophes analytiques, logiciens, informaticiens
. On notera que dans ce passage les neuroscientifiques et les linguistes, dont les liens avec la robotique ne sont pas (non plus) évidents, ont disparu.
Un philosophe doit parler de questions qui sont considérées comme très importantes dans l'espace public. Le fait que les philosophes analytiques ne s'adressent pas aux êtres humains n'est toutefois pas ce qui inquiète le plus l'auteur. Bien au contraire. Plus grave encore, les nouveaux philosophes analytiques se font de plus en plus présents dans les publications philosophiques de vulgarisation, la presse et les médias de masse
. Plus précisément sur France Inter, à la télévision américaine, et dans les colonnes du Monde. L'auteur n'hésite pas à accuser du même souffle les philosophes analytiques de ne s'adresser qu'à leurs collègues (voir plus haut); à force de secouer le joug de la technoscience capitaliste, s'est-il affranchi du principe de non-contradiction? Peut-être pas. Ce que l'auteur reproche aux philosophes analytiques, ce n'est de passer dans les grands médias, c'est d'y parler de choses qui, juge-t-il, n'intéressent qu'eux ou leurs collègues. Il reproche à Achille Varzi, interviewé sur CNN, d'avoir parlé des propriétés ontologiques des trous, alors qu'on recomptait les bulletins de vote entre Al Gore et George W. Bush. Un philosophe invité à la télévision devrait traiter, selon M. Mongin, de questions vitales
, qui sont en gros des questions politiques et sociales traitées avec en tête des références littéraires et une certaine idée de l'Histoire. C'est en donnant leur avis sur ces questions que les philosophes méritent le soutien matériel et les positions que la société leur accorde; ceux qui refusent de traiter de questions vitales ne méritent pas, selon M. Mongin, d'être appelé des philosophes, ni d'occuper des postes universitaires dans des départements de philosophie.
Un philosophe ne doit pas être utile à des institutions qui ne relèvent pas de l'Université, des arts et lettres, ou de la politique. En particulier, il ne doit pas collaborer avec l'Armée ou avec des entreprises privées. Il doit se garder pur de tout contact avec le monde économique
. Faire gratuitement des recherches qui pourraient bénéficier un jour indirectement à une industrie quelconque est une forme de corruption. Les philosophes analytiques, accusés de contribuer à construire des drones de combat et des machines à café (accusation qui ne s'appuie sur aucun fait), ne respectent pas ce principe, selon M. Mongin. Ce sont les philosophes qui doivent décider de l'orientation de leur recherche, et personne d'autre. M. Mongin affirme que les grandes orientations de recherche de la philosophie analytique ne sont pas décidées par les philosophes eux-mêmes (ce qui est faux au moins en France, où un organisme comme le CNRS n'a tout simplement pas le droit de laisser décider ses orientations de recherche par l'armée ou par le secteur privé). Il affirme également que les philosophes analytiques tirent l'essentiel de leurs revenus du secteur privé ou du secteur militaire, ce qui est tout aussi faux. Tous les philosophes sont d'accord pour revendiquer le droit à décider des orientations de leur travail; mais très peu s'accorderont à faire de l'utilité un crime.
Sans nous apesantir sur l'injustice des accusations de M. Mongin, nous voudrions montrer que le modèle de l'intellectuel-phare n'a jamais vraiment fonctionné, et qu'il est aujourd'hui au point mort. Nous essaierons aussi de décrire comment il continue à pénaliser les philosophes qui optent pour des recherches spécialisées en philosophie contemporaine. Nous esquisserons un modèle alternatif, qui pourrait répondre aux problèmes justement posés par M. Mongin: comment financer la recherche en philosophie? Comment y intéresser le public? Quelles alliances devons-nous nous interdire et lesquelles devons-nous privilégier?
4. A qui s'adresser?
Sur le premier point, M. Mongin exagère grandement les différences qui peuvent exister entre les philosophes analytiques et les autres. En réalité, ils écrivent à peu près dans le même genre de revues, enseignent dans des départements de philosophie où les étudiants ne sont pas sensiblement différents, et ils interviennent dans les médias grand public, quoique plus rarement que certains philosophes continentaux dont c'est la vocation. Ce qui gène M. Mongin, c'est qu'ils s'adressent aussi à des professionels non philosophes dans le cadre de leur travail: des informaticiens, des psychologues ou des ingénieurs. Ce fait n'est absolument propre aux philosophes analytiques; le nom de Jacques Derrida, qui collabora avec des cabinets d'architecture, des artistes ou des juristes, suffit à le rappeler. Veut-on interdire aux philosophes de communiquer leurs résultats par-delà les limites de leur discipline?
Peut-être. Derrière les appels récurrents à l'interdisciplinarité lancés par les instances académiques officielles se cache bien souvent une profonde frilosité de la philosophie française vis-à-vis de ce qui n'est pas elle: il est difficile aujourd'hui de faire admettre qu'une thèse portant sur les bases de la perception spatiale telle que l'expliquent les neurosciences modernes relève tout autant de la philosophie qu'une thèse d'histoire des idées portant sur la même question telle que l'a traitée Kant dans la première Critique. Pour réagir à l'émiettement du domaine de la philosophie, qui fut autrefois vaste et assez peu fréquenté, mais sur lequel de plus en plus de non-philosophes ont des choses intéressantes à dire, une bonne partie des philosophes semble choisir le repli sur l'histoire prestigieuse de leur discipline; le modèle du Philosophe-Phare les y encourage. Ce choix n'est pas celui des philosophes analytiques, ni celui de beaucoup de philosophes continentaux.
En montrant du doigt les chercheurs interdisciplinaires comme autant de vendus, on encourage les autres philosophes à rester entre eux, au nom de l'impératif qui leur ordonne de parler à tous.
5. Que dire?
Les philosophes qui n'ont pas l'enseignement pour activité principale travaillent typiquement sur des sujets assez pointus sur lesquels ils ont une compétence unique; lorsqu'ils s'adressent au grand public, doivent-ils leur plarler de ce qu'ils connaissent (par exemple, l'ontologie des trous) ou de ce qu'ils ignorent (par exemple, la guerre en Irak)? Dans le modèle de l'Intellectuel-Phare, on opte pour la seconde solution: un philosophe qui parle d'ontologie alors qu'il pourrait dire son avis sur Alain Finkelkraut est bien près de devenir un ingénieur sans intérêt. Le philosophe a une fonction prophétique, et il ne doit pas prendre excuse de son ignorance pour éviter de disserter sur l'état du monde et le sens de l'aventure humaine - ce serait déchoir.
Notons que cet impératif: ne dire que des choses qui passent pour importantes dans l'espace public, est en contradiction avec l'impératif d'autonomie, selon lequel les orientations de recherche de la philosophie ne doivent être déterminées que par les philosophes. En pratique, il pose un problème très simple et qui s'est fait de plus en plus aigu avec le temps: beaucoup de gens qui ne sont pas du tout philosophes ont sur l'actualité des choses bien plus intéressantes à dire que le philosophe, par exemple parce qu'ils connaissent le sujet du jour et pas lui.
Malheureusement, ce mythe du philosophe guideur de peuples, largement mort aujourd'hui, est encore assez présent dans les mémoires pour porter ombrage aux philosophes qui s'abstiennent de faire appel aux sentiments politiques de leurs lecteurs, ou de décrire les évènements de l'actualité comme de grands drames cosmiques où, par exemple, la Technoscience affronte la Pensée en un duel titanesque. La philosophie analytique souffre d'être jugée, dans notre pays, à l'aune des règles qui étaient celles de la prédication politique dans les années soixante-dix. Dans l'article de M. Mongin, le simple fait de ne pas avoir de portée politique forte suffit à classer les praticiens de l'ontologie formelle dans le camp des marchands d'armes.
6. De qui dépendre?
La question la plus pertinente posée par l'article est la question des liens financiers entre la philosophie et le reste de la société. Malheureusement, la réponse de l'auteur n'est pas très satisfaisante: M. Mongin préconise de se tenir à l'écart de tout ce qui dépend du monde de l'économie
, par quoi l'auteur entend une entité vague et menaçante regroupant les informaticiens (tous vendus au complexe militaro-industriel), les militaires (tous vendus au nouveau capitalisme financier), les ingénieurs et les logiciens (tous assimilés à des informaticiens, donc à des constructeurs de robots, donc tous vendus eux aussi), les entreprises qui travaillent pour l'armée (vendues, pour les mêmes raisons que les militaires), enfin les fabriquants de machines à café et de lecteurs de DVD (qui sont des robots
, et par conséquent des émanations de la grande conjuration militaro-capitalisto-techno-scientifique). En élaborant une théorie du complot qui ne se soutient que de raisonnements par amalgame (les métaphysiciens font de la logique; les logiciens ont des rapports avec les roboticiens; certains roboticiens travaillent pour des firmes privées; certaines firmes privées travaillent pour l'armée; donc, les métaphysiciens fabriquent des drones de combat), M. Mongin révèle l'ampleur de son mépris pour les informaticiens, les ingénieurs et les chercheurs en intelligence artificielle de la recherche publique et privée.
Au lieu de se draper dans un mépris hautain de tout ce qui peut ressembler à une application utile, il importe de chercher à améliorer le financement de la recherche philosophique française. Elle manque cruellement de moyens, pour des raisons qui tiennent à la situation de la recherche en général, mais aussi pour des raisons plus spécifiques. Les départements de philosophie font l'objet d'une désaffection croissante dont on ne trouve pas l'équivalent dans les départements de sciences sociales ou de psychologie, et surtout, la recherche spécialisée en philosophie est extrêmement mal financée. Nous croyons justement que le modèle du Philosophe-Phare y est pour quelque chose.
Voici pourquoi: en demandant aux philosophes de parler sur des sujets sur lesquels il n'ont pas d'expertise particulière, de privilégier les questions existentielles et d'exprimer leur expérience humaine, en abandonnant toute prétention théorique (scientiste
), le modèle du Philosophe-Phare fait de la philosophie une activité littéraire comme une autre. On ne voit pas pourquoi la recherche publique devrait financer des auteurs qui relatent avec talent ce qu'ils ressentent sans proposer de théories nouvelles propres à faire avancer le savoir commun (ce qui est l'objet de la recherche). La seule activité philosophique sur laquelle les philosophes sont un peu plus compétents que les autres, dans ce modèle, serait l'histoire de la philosophie. De fait, de plus en plus de gens semblent penser qu'il faut limiter le financement de la philosophie par la recherche publique à des travaux d'histoire de la philosophie, sur lesquels les chercheurs ont une expertise réelle, vérifiable et partageable. Même les philosophes continentaux qui tentent de construire une recherche personnelle doivent, pour la plupart, leur poste et leur crédit à leurs compétences d'historiens des idées. Pour les mêmes raisons, la recherche en littérature française relève essentiellement de l'histoire littéraire, même lorsqu'elle ne veut pas se donner ce nom.
Puisque les philosophes eux-mêmes donnent de leur travail l'image d'une discipline avant tout consacrée à l'analyse de ses grands textes, on comprend que les décideurs ne voient pas pourquoi ils auraient besoin de recruter des chercheurs qui essaieraient de trouver des idées nouvelles ou de résoudre des problèmes en philosophie. Beaucoup d'intellectuels continentaux aiment d'ailleurs à dire, en guise de boutade, qu'il n'y a dans leur domaine ni problème à résoudre ni idées nouvelles à trouver, oubliant qu'ils proclament ainsi leur propre inutilité.
En décourageant les tentatives que font beaucoup de philosophes, toutes tendances confondues, pour sortir des carcans disciplinaires et collaborer avec d'autres chercheurs, en dehors ou au dedans du monde universitaire, le modèle dont M. Mongin se fait l'avocat accrédite l'idée selon laquelle la philosophie doit être inutile et ne surtout pas condescendre à participer à des réflexions spécialisées sur des sujets qui réclament un peu d'expertise. Ceci diminue bien sûr l'intérêt de la philosophie pour la recherche publique.
L'opinion cultivée de notre pays, qui n'a jamais, ou presque, connu d'autre image de la philosophie que celle que véhicule le modèle du Philosophe-Phare, refuse d'admettre que des philosophes puissent avoir besoin de renouveler leur pensée en cherchant des idées nouvelles et des solutions à des problèmes précis; qu'ils puissent avoir pour cela besoin d'instruments dont l'utilité n'est pas immédiatement compréhensible; qu'ils aient besoin de discuter avec les chercheurs du reste du monde dans les langues qui sont celles de la recherche mondiale: la logique formelle et l'anglais; enfin, que leur activité réclame le même genre d'effort financier que la recherche en mathématiques. Au lieu de cela, les recherches spécialisées des philosophes analytiques sont interprétées derechef comme des usurpations de la vraie philosophie, celle qui se conforme au modèle du Philosophe-Phare - le fait qu'une revue majeure comme Esprit donne voix à M. Mongin en est le signe.
Les philosophes français qui se destinent à la recherche, et pas à l'exégèse (en particulier les jeunes chercheurs) se trouvent ainsi souvent placés de force face à un dilemme: partir dans les pays où il est admis que la philosophie puisse faire l'objet de travaux scientifiques respectés comme tels, ou bien rester dans notre pays, où peu de gens comprendront le rapport entre ce qu'ils font et la philosophie telle qu'ils l'ont étudiée au Lycée. Les financements, il faudra parfois les demander à des entreprises privées ou à l'armée de la République. De telles aides ne sont pas inacceptables, du moment qu'elles laissent aux chercheurs le droit de publier leurs travaux et de les orienter comme ils le souhaitent - ce qui est le cas des bourses délivrées par la Direction Générale de l'Armement, par exemple. Mais nous pensons aussi qu'elles empiètent sur les prérogatives des institutions de recherche publiques, qui devraient être en charge de décider du destin des jeunes chercheurs en philosophie (elles le sont d'ailleurs pour une bonne partie d'entre eux).
Que faire, donc, pour que la recherche spécialisée des philosophes français se fasse au bénéfice de tous? M. Mongin pense que nous y parviendrons en reconduisant le modèle du Philosophe-Phare: exigeons des chercheurs qu'ils travaillent uniquement sur des problèmes sociopolitiques réputés vitaux
, c'est-à-dire relevant avant tout de l'empire des sciences politiques et sociales, sur lesquelles la philosophie a depuis bien longtemps perdu son hégémonie. Refusons toute collaboration avec ce qui touche de près ou de loin au monde de l'ingéniérie (en un sens exagérément large, puisque M. Mongin y inclut aussi la logique formelle), et continuons à pratiquer la philosophie comme une profession d'oracle, donnant sur le monde des avis péremptoires justifiés par l'intensité de notre vécu.
Nous pensons qu'une telle solution ne peut que mener à la disparition de la philosophie française vivante. Nous suggérons à sa place la solution suivante: admettons une bonne fois pour toutes que le modèle du Philosophe-Phare n'est plus viable, et que le contrat qu'il avait passé avec le reste de la société est périmé; cessons d'imposer aux philosophes des exigences qui étouffent dans l'oeuf toute velléïté de recherche libre. Nous pourrons alors passer avec le monde non académique un nouveau pacte: en échange de leurs compétences spécialisées, pointues, partageables et utiles, mises au service de la recherche publique, les philosophes méritent que leur travail soit financé à l'égal des autres activités de recherche, et non pas seulement comme un hobby de professeur ou d'historien. Les anciens, de plus en plus rares, qui ont fait une carrière conforme au modèle du Philosophe-Phare, n'ont pas grand'chose à perdre à être les derniers. Les jeunes philosophes, toutes tendances confondues, ont tout à gagner à ne plus les suivre.


Commentaires
1. Le mar 27.02.07 à 10:53, par Miky
2. Le mar 27.02.07 à 11:50, par Cova Florian
3. Le mar 27.02.07 à 15:06, par laurence
4. Le mar 27.02.07 à 15:21, par Cova Florian
5. Le mar 27.02.07 à 15:51, par Olivier
6. Le mar 27.02.07 à 16:03, par Tam Kien Duong
7. Le mar 27.02.07 à 16:04, par Tam Kien Duong
8. Le mar 27.02.07 à 16:44, par laurence
9. Le mar 27.02.07 à 19:04, par alberto
10. Le mar 27.02.07 à 19:50, par Olivier
11. Le mar 27.02.07 à 20:34, par onclepsycho
12. Le mer 28.02.07 à 12:14, par Pascal Ludwig
13. Le mer 28.02.07 à 14:45, par Ritoyenne
14. Le mer 28.02.07 à 16:38, par daddy long legs
15. Le mer 28.02.07 à 17:39, par Olivier
16. Le mer 28.02.07 à 17:45, par PAC
17. Le mer 28.02.07 à 19:30, par daddy long legs
18. Le mer 28.02.07 à 20:27, par Pascal Ludwig
19. Le mer 28.02.07 à 21:04, par Olivier
20. Le mer 28.02.07 à 23:20, par daddy
21. Le jeu 1.03.07 à 21:22, par LEMOINE
22. Le jeu 1.03.07 à 23:11, par Miky
23. Le ven 2.03.07 à 11:14, par Olivier
24. Le ven 2.03.07 à 18:01, par Leonard
25. Le ven 2.03.07 à 21:48, par LEMOINE
26. Le ven 2.03.07 à 22:40, par Anaxagore de Bourganeuf
27. Le sam 3.03.07 à 03:21, par julien dutant
28. Le sam 3.03.07 à 10:58, par laurence
29. Le dim 4.03.07 à 02:26, par julien dutant
30. Le dim 4.03.07 à 11:33, par sucre
31. Le dim 4.03.07 à 11:50, par LEMOINE
32. Le dim 4.03.07 à 11:51, par Mickaël
33. Le dim 4.03.07 à 12:50, par julien dutant
34. Le dim 4.03.07 à 12:58, par julien dutant
35. Le dim 4.03.07 à 13:09, par julien dutant
36. Le dim 4.03.07 à 13:53, par Tam Kien Duong
37. Le lun 5.03.07 à 10:21, par Anaxagore de Bourganeuf
38. Le lun 5.03.07 à 13:03, par sucre
39. Le lun 5.03.07 à 16:17, par julien dutant
40. Le lun 5.03.07 à 16:47, par laurence
41. Le lun 5.03.07 à 16:56, par oyseaulx
42. Le lun 5.03.07 à 17:06, par onclepsycho
43. Le lun 5.03.07 à 17:06, par laurence
44. Le lun 5.03.07 à 17:36, par julien dutant
45. Le lun 5.03.07 à 19:06, par Arthur Muller
46. Le lun 5.03.07 à 19:55, par julien dutant
47. Le lun 5.03.07 à 20:04, par königsberg
48. Le lun 5.03.07 à 20:32, par oyseaulx
49. Le lun 5.03.07 à 20:45, par laurence
50. Le lun 5.03.07 à 23:04, par julien dutant
51. Le lun 5.03.07 à 23:57, par Anaxagore de Bourganeuf
52. Le mar 6.03.07 à 00:21, par Siffleur
53. Le mar 6.03.07 à 00:38, par Anaxagore de Bourganeuf
54. Le mar 6.03.07 à 00:42, par oyseaulx
55. Le mar 6.03.07 à 11:10, par laurence
56. Le mar 6.03.07 à 11:59, par Siffleur
57. Le mar 6.03.07 à 16:19, par julien dutant
58. Le mer 7.03.07 à 00:01, par oyseaulx
59. Le mer 7.03.07 à 02:19, par julien dutant
60. Le mer 7.03.07 à 13:49, par Anaxagore de Bourganeuf
61. Le mer 7.03.07 à 13:59, par Harry Popper
62. Le dim 1.04.07 à 17:55, par Marn Mongin
63. Le dim 1.04.07 à 18:51, par julien dutant
64. Le dim 1.04.07 à 19:12, par Martin Mongin
65. Le dim 1.04.07 à 19:32, par Martin Mongin
66. Le dim 1.04.07 à 20:16, par laurence
67. Le dim 1.04.07 à 21:44, par julien dutant
68. Le dim 1.04.07 à 23:08, par Anthony
69. Le dim 1.04.07 à 23:21, par monnier
70. Le lun 2.04.07 à 00:02, par ignorant
71. Le lun 2.04.07 à 00:13, par julien dutant
72. Le mar 3.04.07 à 14:59, par Martin Mongin
73. Le mar 3.04.07 à 15:23, par Olivier
74. Le mar 3.04.07 à 18:04, par julien dutant
75. Le jeu 12.04.07 à 05:22, par Dino_Luciano
76. Le jeu 12.04.07 à 07:54, par herve
77. Le jeu 12.04.07 à 09:20, par pillipwipwit
78. Le jeu 12.04.07 à 14:34, par Dino_Luciano
79. Le jeu 12.04.07 à 15:19, par pillipwipwit
80. Le jeu 12.04.07 à 16:21, par Dino_Luciano
81. Le jeu 12.04.07 à 17:10, par pillipwipwit
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